Souvenirs de mon 10 mai 1981

Il y a 31 ans, la gauche remportait pour la première fois l’élection présidentielle. Je n’étais pourtant pas né, mais j’ai la sensation d’avoir vécu ce moment. J’ai la sensation d’avoir crié Mitterrand lors de sa marche sur le panthéon. J’ai la sensation d’avoir fait la fête avec mes camarades. J’ai le faux souvenir d’avoir cru et espérer, comme nos parents, qu’enfin la vie allait changer. Qu’enfin, le temps était venu où ouvriers, salariés, français, étrangers, tous allaient pouvoir partager le même verre de rouge aux arômes de solidarité, de fraternité, de république. Ce 10 mai, ces bals du printemps 1936, l’image des poings levés en 1968 sont des frasques de notre mémoire de Gauche. Ces dates ne peuvent nous être indifférentes. Ces moments de victoire et de déception, nous les portons comme héritages. Que c’est dur de trancher sur son passé ! Depuis quelques jours, je vois les reportages, les photos, les articles de presse revenants sur la victoire du peuple de Gauche en cette soirée pluvieuse du 10 mai 1981. Je ne compte plus les comparaisons entre la victoire de Hollande et celle du programme commun. Quel contraste ! À la vue de celle du 10 mai 1981, je me sens, comme l’ensemble des Français de cette époque, porter par la joie, par l’envie, par l’espoir. Puis l’image s’efface, la réalité réapparait. D’un côté, je ne peux nier le manque d’espoir porté par la victoire de Hollande. Et de l’autre, notre quotidien, comme le doigt accusateur d’un inquisiteur, me rappelle sévèrement que la vie n’a malheureusement pas changé. Que malgré l’espoir et l’envie, il y a 31 ans, nous n’avons pas réussi ! Peut-on donc être fier malgré tout de notre échec ?

Lorsqu’on m’évoque le 10 mai 1981, les premières choses qui me viennent à l’esprit. Ce sont ces images de Français euphoriques, faisant la fête sous la pluie dans la rue. C’est cette joie partagée par tous les petits. C’est cette sortie, unanimement partagée, de la réalité pour quelques instants, trop courts…

C’est aussi cette marche de Mitterrand, vers le panthéon, une rose à la main. J’entends ces cris qui l’accompagnèrent. Je vois la masse de citoyens enlacés, avançant ensemble derrière lui, pensant enfin construire et élever au panthéon le socialisme à la française. Mitterrand, en s’y rendant, donnait sens à la maxime de Jaurès. « Sans la République, le Socialisme est impuissant, sans le Socialisme, la République est vide. » 

Les témoignages recueillis montrèrent que communistes, trotskistes, socialistes de la première ou dernière heure, tous étaient joyeux et pensaient qu’enfin la France allait pouvoir donner sens à son destin et clore de la plus belle des manières la Grande Révolution.

Ce soir du 10 mai, nous avions réussi le plus dur. Nous avions permis au peuple de croire au changement. Nous avions réussi à l’en convaincre. Il était prêt à y participer. Il savait, enfin, que la réalité n’est pas un fait immuable, intouchable, inéluctable. Le peuple sut que l’histoire dépendait de lui et de sa volonté. Par sa victoire, il était devenu sa propre avant-garde éclairée.

La joie prenait sens. La 5e semaine de congés payés, l’abolition de la peine de mort, les nationalisations, l’augmentation des salaires, du SMIC, des retraites, la retraite à 60 ans. Et ce si beau titre de Libération, à l’époque où ce journal était encore de gauche,  « Ils ont osé, les pauvres sont riches ». Pensez, en comparaison, au peu que nous «accorde» Hollande. Seul le Front de Gauche a le courage de l’ambition.

Comment, me direz vous, ces avancés sociales n’ont-elles pas permis de nous conduire à notre idéal ? Comment avons-nous pu échouer après tant d’espoir et armer d’une telle force populaire ? N’oublions pas, j’en reste convaincu, que nous étions portés par le sens de l’histoire.

Delors et ses amis ont trouvé la formule, l’épitaphe diront certains: La parenthèse. Sauf qu’en étudiant l’histoire, on se rend compte que contrairement à leurs dires, en 1983-1984, il n’ouvrait pas, mais fermait bien la courte parenthèse de l’espoir et des conquêtes sociales. Libération aurait alors pu titrer « Ils ont osé, ils ont tué le 10 mai 1981 ».

La politique du franc fort et ses conséquences sur l’industrie, celle de l’accompagnement voire la participation active à la libéralisation de notre économie, ont obligé le PS et ses ministres à renier le mythe qu’ils ont ouvert le soir du 10 mai 1981 et du programme commun.

La déception semble, chez ceux qui l’ont vécu, aussi grande que l’espoir porté le jour de la victoire. Souvent, en militant, à la rencontre de personnes plus âgées, celle-ci me disent « En 1981, on y a cru, mais rien n’a changé ».

Notre chance, nous les forces progressistes diverses du Front de Gauche, c’est que finalement, nous pouvons nous inspirer de cette date historique sans en porter le poids de l’échec — qui n’appartient qu’à ceux qui en sont responsables —.

Cette date doit être pour nous une preuve que la victoire des idées socialistes est possible en démocratie. Qu’un jour, à force d’effort, de sueur, d’actes et de mots, nous arriverons à nouveau à convaincre le peuple qu’il est maitre de son destin et que la solidarité est son salut et sa destinée. Alors, contrairement à dimanche, la joie sera de retour sur tous les visages. Les « On a gagné » remplaceront définitivement les réalistes « On l’a viré ».

Ainsi nous savons, grâce à ce 10 mai 1981, que pour notre grand soir, la fête sera grandiose. Nous savons également que la victoire des urnes n’est pas suffisante. Nous savons que nous ne pouvons faire créance de notre destin à certains hommes, aussi géniaux et intelligents soient-ils. Du 10 mai comme de la grande révolution de 1789, faisons-en de simples marches vers notre idéal. L’histoire attend.
Le livre Une année derrière mélenchon

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