Comment nous allons réussir le socialisme à la française !

Hier, sagement assis dans un pub écossais, je parcourais le magique « La promesse de l’aube » de Romain Gary. Autobiographie sublime d’un homme traumatisé par la quête d’une inaccessible « 7e balle ». Toute sa vie, il a cherché à jongler avec cette boule supplémentaire. Maitre à six, il voulait devenir roi avec cette septième balle, cette balle fantasmée, rêvé, adoré. Jamais Romain ne réussit à la rattraper. Elle lui échappait inéluctablement de ses mains. La perfection semblait s’enfuir plus loin à chaque nouvelle tentative. De cette course poursuite d’une chimère insaisissable, il en sortait toujours attristé, traumatisé, brisé par cet échec à l’arôme écoeurant d’éternité. L’humain ne pouvait donc jamais revendiquer sa place à l’Olympe. L’allégorie ici du chef d’oeuvre parfait, cette septième balle pour lui, je me suis demandé s’il était possible de la transposer à l’histoire humaine. Si notre socialisme, notre idéal de solidarité et de paix, cette coopération universelle et infinie de l’humain, notre « septième balle » à nous ne devaient pas finalement, à chaque fois, s’échapper de nos mains tremblantes et venir finir sa chute au sol. La résonance du choc sonnant alors les carillons d’une dernière messe.

Mais il me venait alors à l’esprit qu’une balle qui chute, rebondit et nous laisse ainsi une nouvelle chance de la saisir. Le geste est alors plus beau que la simple saisie en l’air. En continuant de jongler, en allant rattraper cette septième balle, nous montrons alors une dextérité, une volonté, une foi d’une telle puissance qu’elle vient perturber le cours linéaire de l’Histoire et bat un nouveau rythme bien plus harmonieux.

Bien trop souvent, nous avons été maladroits et nous avons laissé la balle du socialisme nous échapper. À chaque échec, à chaque chute, je crois que ce qui nous a paralysé les mains, c’est que nous avons perdu ce qui les irriguait et qui les rendait si fermes. Le sang de notre combat, ce que notre coeur propulse dans tous les capillaires de notre corps, c’est cette croyance en l’humain, en son égalité, en sa capacité d’être créateur, dit autrement, en ses dons de jongleurs. Dès lors que nous avons négligé cette idée, nos doigts se sont paralysés, asphyxié qu’ils étaient, et la balle ne pouvait qu’embrasser une nouvelle fois le sol.

Je vais tenter de tracer rapidement l’histoire de ces échecs pour mieux vous faire comprendre, comment et pourquoi, avec le Front de Gauche, nous saurons rattraper la balle et garder des doigts vifs et forts pour dessiner les traits de ce Nouveau Monde.

Et puis vu que je suis l’auteur, je vais me contenter d’évoquer l’histoire du socialisme en France en partant de la révolution. Vive l’imperium du clavier !

Le peuple français, avec la grande révolution de 1789, ouvrit, selon moi et pour beaucoup de camarades, une page nouvelle de l’histoire de l’humanité. Un chapitre dont il nous revient d’écrire les dernières pages.

La beauté de ce moment historique, ce qui en fait l’un des moments fondateurs du socialisme, c’est que les révolutionnaires français n’ont pas commencé une révolution pour eux, pour leurs intérêts, pour qu’une nation. Ils se sont élevés et inscrits dans un cadre universel. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen fut rédigée pour atteindre et défendre chaque homme et femme sur terre. Cette hauteur s’est confirmée par la nationalisation de tous les locaux. Le droit du sol venant couronner l’égalité. Les révolutionnaires faisaient « France de tous bois », car l’avenir leur paraissait plus important que le passé.

Mais la division interne entre fractions révolutionnaires, la frilosité de suivre les enragés, d’écouter Babeuf, l’oublie de la valeur de la vie humaine résumée pourtant dans la devise robespierriste « Liberté, Égalité, Fraternité » — même si le pays était en guerre à l’extérieur et à l’intérieur — suffirent à éteindre une flamme qui s’apprêtait à consumer le monde. En continuant pourtant le chemin qu’ils s’étaient tracés, les révolutionnaires n’auraient jamais connu de 9 Termidor et « les ventres dorés » seraient rentrés honteusement pour une dernière fois dans leurs demeures.

En 1848, lors d’une nouvelle révolution, là encore, la peur, l’oubli de l’humain brisèrent un mouvement qui pouvait conduire au socialisme. Au lieu d’écouter les revendications des ouvriers parisiens qui ont fait cette révolution. Thiers ordonna sous le soleil de juin « qu’on les fusille ». Le sang permet la vie. Mais lorsqu’il vient à couler sous les coups de l’homme, il en nie l’humanité. Thiers et ses amis, lors de ses journées, ne s’étaient pas seulement offert « la paix pour une génération ». Ils s’étaient « évités » la première grande tentative de coopération ouvrière dans ce qu’on appela alors les ateliers d’états.

La commune de paris, que mon ami Nathanael connait si bien et surement mieux que moi, fut l’un des épisodes de l’histoire où Socialisme et Réalité furent si proches qu’ils auraient pu entamer une valse. Les premiers jours de la commune avaient tout l’air du vol gracieux de notre septième balle. La séparation de l’église et de l’état, le blocage des loyers, l’accès gratuit au service public, la préemption des ateliers par les ouvriers, l’interdiction du travail pour les enfants, tout semblait aller de soit. Il nous fallut parfois plus d’un siècle pour reconquérir ce qu’ils leur avaient pris que quelques heures pour rédiger et décréter.

Mais Thiers et les versaillais rodaient. Face à ces ennemies, les communards se séparaient et perdurent de vu l’humain. En convoquant un nouveau Comité de salut public et en négligeant la valeur de l’homme en acceptant de fusiller quelques otages, ils permirent au poison de la division de s’infiltrer. Thiers n’avait plus qu’à envoyer ses troupes. La semaine sanglante marquera à jamais notre histoire. La terre de Paris est gorgée de ce sang de nos 20 000 glorieux aïeux.

N’oublions pas le sacré coeur est une provocation à ce passé. Il prend place pour cacher « notre butte rouge ». Qu’ils sachent, nous préférerons pour toujours nous recueillir au mur des Fédérés au son de quelques merles moqueurs venant chanter sur un air de « temps des cerises ».

Encore en 1914, l’oublie par les sociaux-démocrates allemands et par les socialistes français de l’humain, de ce qui justifie notre engagement et notre combat au quotidien, nous a couté dans les tranchées tant de force qu’il a rendu impossible la mise en place rapide du socialisme. Échec qui fut assurément le ferment des partis de la haine et des guerres qu’ils déclenchèrent et qu’ils n’hésiteront pas à déclencher si un jour ils réapparaissent au pouvoir.

C’est aussi en abandonnant notre idéal d’humanité et la solidarité, en négligeant l’aspect internationaliste de notre combat que le Front Populaire a péché. Il a lui aussi laissé s’échapper la balle. Par le choix de la non-intervention, Blum rentra en contradictions avec ses convictions humanistes. Cet abandon de nos camarades espagnols nous couta cher. J’en perçois encore un gout amer dans ma bouche. Pourtant je n’en suis aucunement responsable.

Plus près de nous, le 10 mai 1981, les Français en élisant François Mitterrand faisaient le choix de la construction du « socialisme à la française ». Ils étaient prêts à « changer la vie ». De grandes avancés sociales furent décidées. Nous étions proches et d’attaques. Mais en 1983, face aux difficultés monétaires, nos doigts tremblèrent à nouveau. En préférant le pari pascalien de la construction européenne, nous abandonnions temporairement l’humain et notre idéal socialiste. La balle tomba avant même qu’il nous fût permis de la ressaisir. À croire que nous étions maudits.

Nous avions tout pour être désespérés. Serions-nous destinés collectivement à échouer comme Romain ?

Je crois que non. Nous avons la capacité de rattraper la balle lorsqu’elle rebondit. Pour cela, il ne faut plus commettre les erreurs d’hier. Nous devons être affamés dans nos ambitions. C’est en voulant toujours plus que l’humain réussit à aller encore plus loin. Être affamée et jamais rassasiée, c’est là que se trouve la force et la vitalité de notre combat. C’est dans la fidélité à nos idées qu’elles trouveront cette vibration nécessaire à leur émergence.
Si je suis si optimiste dans la réussite du Front de Gauche là où tant d’illustres ont échoué c’est que nous basons notre combat sur l’humain. «L’humain d’abord» c’est le titre et la justification de notre programme. Cette croyance ne nous quitte pas. Elle vit en nous. L’humain n’est plus un but, mais un moyen et un catalyseur. Nous ne voulons plus le froisser ou le négliger. À chaque difficulté, nous avons déjà décidé d’en faire la solution. Finalement, quand on y pense, il ne suffisait à Romain Gary comme à nous autres de ne faire qu’un pas en avant pour rattraper cette septième balle.


Le livre Une année derrière mélenchon

About these ads

3 réflexions sur “Comment nous allons réussir le socialisme à la française !

  1. yes ! t’as raison ! le véritable socialisme historique, c’est nous ! Place au peuple, maintenant… et que les conservateurs, même de gauche, dégagent… yen a assez de ce culte de l’argent roi !

  2. Ping : Ce que veut Le Cri du Peuple « Le Cri du Peuple

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s